Rattrapage 3/3.


Jeux Européens : Minsk.


Village MinskTouch’n’go de 24h à la maison au retour de S’Hertogenbosch, je rafistole les arcs avec un petit check-up de deux heures et je refais le paquetage. Gratouilles au chat qui boude, bisou nanakidéchire, et hop, veuillez relever votre tablette, attachez votre ceinture et retirez vos écouteurs durant le taxi, le décollage et l’atterrissage. A Paris CDG, je retrouve les équipes de France. Là oui, y’en a plein et c’est facile de nous reconnaître car nous devions tous être habillés de la même façon. C’est sympa, y’a plein de sports, plein de disciplines, on va échanger, partager… Mmmm. Voyons la suite. Nous volons avec Belarus Airline, nous sommes heureux d’atterrir sur les trains d’atterrissage et à bon aéroport. A Minsk, dès l’arrivée, c’est une logistique de furieux, et je ne parle pas de l’administratif préliminaire pour l’inscription à cette compétition façon #LaMaisonQuiRendFou. Donc, y’a plein de bus, partout, des bus et encore des bus, et des camions. Les camions sont pour les athlètes, les bus pour les bagages. Ou non c’est le contraire, bref, ça doit être par là. Je blague, mais en fait, nous ne pouvions pas faire un pas de côté qui ne soit pas balisé. Ouverture systématique des caisses d’arcs par les agents de sécurité aéroportuaire, puis dépose de tous les bagages dans les camions. Les étiquettes allaient permettre de les retrouver dans les bons bâtiments du village olympique, semble t’il. Olympique oui, oui oui, les Jeux Européens sont en fait les premiers Jeux dans la hiérarchie olympique. On a d’abord les Jeux continentaux, puis les Jeux mondiaux, puis les J.O.

L’arc à poulies était introduit au Jeux mondiaux de Cali en 2013 où je remportais l’argent individuel. Donc, c’est comme si j’étais vice champion olympique non olympique de ma catégorie pas olympique. C’est simple non ? Et vous avez vu une vidéo ? Une photo ? Bé non pardi… J’y viens après. Ensuite ils étaient à Wroclaw, c’est Séb Peineau qui était le représentant de notre catégorie en 2017. Pour les Jeux européens, après les premiers en 2015 à Baku, voici Minsk, et l’arc à poulies est invité pour la première fois. Seize hommes et seize femmes avec des poulies allaient pouvoir participer à cet évènement multisport gigantesque. Donc, on prend le bus, on perd de vue les camions avec nos bagages et nous arrivons au village une bonne heure plus tard. Un campus universitaire quasi neuf ultra gardé et sécurisé très loin du centre ville. Pour la découverte de la Biélorussie, de toute façon le message était clair dès l’entrée dans le pays. Vous venez faire du sport, et c’est tout. Ok donc on passe tous les contrôles comme pour prendre un avion, la même chose, et on traverse dix minutes de village pour arriver à notre bâtiment plein de drapeaux français de partout. C’est cool. La chambre est sympa, une sorte d’appart sans cuisine, nous serons quatre par appart’, deux par piaule. Je partagerai mon séjour avec Chichi, Sleepy et Baloo alias Thomas Chirault, JC Valladont et Pierre Plihon de l’équipe de France classique. Là, tout va bien, sauf que vous pourriez vraiment préférer une semaine enfermé avec les pires mioches chez vous plutôt que de passer dix jours avec JC, mais ça, c’est autre chose. #jememarre.

QR Minsk terrainDix jours, oui, ça c’est le programme de compétition. C’est long, très long, interminable, surtout quand on a tout enchaîné. Seize archers, en arc à poulies hommes et en arc à poulies dames. En classiques, ils seront quarante-huit par sexe. Autant dire que c’était un peu du no-man’s-land chez nous après notre championnat du monde. On se demandait bien quand les concurrents allaient arriver… Le terrain est digne d’une DNAP tout à fait normale, voire une DR. Les enceintes crachent une musique à br*** les chiens à fond la caisse droit dans les oreilles. On change leur sens, l’organisation les replace. On demande à modifier, à baisser, c’est un refus ostentatoire direct pour que le public soit informé des résultats. Mais de quel public parle t’on au juste ? Ah ! Mais vous voulez qu’ils entendent les résultats au son depuis les pays de toute l’Europe ! Ahhh c’est pour ça que c’est si fort alors… On a débranché l’appareil. On a trouvé un accord plus tard, aucun décès à déplorer, un succès. Rien de très glamour donc, des cibles avec des blasons, un terrain à peu près plat, on peut tirer mais pas régler le matos.

Alors, y’a plein de petites subtilités intéressantes sur un plateau multisports. Déjà, il faut son accréditation de partout, tout le temps, même pour aller pisser de l’autre côté du terrain. On ne peut pas régler soi-même son matériel, il faut la petite clé plate en logo sur l’accréditation sinon pas de grattage matos. J’étais si triste, plein de choses se sont brisées à cet instant. Le terrain est en plein vent, bien de travers, ou de derrière, ou de partout, il est difficile à tenir et à négocier. Il y avait bien des manches à air, je crois les avoir aperçu lors d’un regard dans ma longue-vue. 

Journée type. Réveil 5h45. S’habiller en tenue Lacoste, équipementier officiel, descendre les douze étages de l’immeuble, traverser le village. 15’ plus tard, prendre un café sous perfusion. Finir de gober le petit-déjeuner et refaire le chemin inverse jusqu’à la chambre. Remonter les douze étages, se changer en tenue Erea pour le tir, mettre la tenue Lacoste dans le sakadal et prendre les affaires de tir sauf arc, interdit dans le village. Descendre les douze étages, rejoindre la gare routière, prendre le bon bus, c’est vraiment une gare routière avec plein de bus. A 9 heures, on arrive sur le terrain après 45’ de Candy Crush, on marche un moment et on descend en cage chercher son arc disposé dans les douches. On appuie pas sur le bouton d’arrosage merci. On marche encore avec l’arc à la main pour rejoindre le pas de tir. Je montre mon accréditation pour la vingt-septième fois depuis mon café déjà beaucoup trop loin pour moi et ça y est, j’ouvre ma caisse d’arc. Je peux monter mon matériel, la musique à fond démarre, #cemomentoùtuesrageux. Tu regardes autour de toi et tu vois que tes potes concurrents regardent aussi autour d’eux, comme si nous attendions tous des invités en plus, mais non, on est tous là. L’entraînement officiel démarre, avec son habituel et inutile contrôle matériel pour voir que tout va bien avec un peson biélorusse de toute beauté, tout cassé, nous constatons tous ensemble bien comme il faut que cet entraînement est à laisser de côté, compte-tenu du vent à décorner les boeufs qui fait sa loi. Nous attendons le prochain bus et nous voilà partis pour le chemin inverse vers notre chambre au village.  127 niveaux de Candy Crush plus tard, il est l’heure de dîner. Le déjeuner sur le terrain, c’était bien de s’en priver, vraiment. Par contre, le complexe multisport multicuisines était vraiment bien, toujours de quoi manger bien, bon, chaud ou froid, sans attendre des heures. Ca c’était cool. Aussi lors de ce séjour, je devais composer avec une aponévrosite plantaire, en gros une tendinite de la voûte du pied qui me suit depuis cinq mois. Un autre truc vachement cool était le service de soins du club France, les kinés et médecins étaient au top avec du matériel au top. Mais alors, les ondes de choc en plein voûte plantaire, et bien, ça fait un mal de chien !!! Et dire que je n’ai jamais recensé une seule blessure d’archer, v’là que j’en ai une au pied… le monde à l’envers.

QR MinskBon la compétition démarre, je colle tant bien que mal dans un vent hyper difficile un 698 inespéré. Je n’arrivais pas à décider, à déclencher comme je le souhaitais. L’histoire m’en dira plus. La gagne est à 708, et ce n’était pas Micky pour une fois. Dix points d’écarts sous le vent, je prends. Le plaisir n’était pas évident à trouver, j’allais puiser loin dans mes ressources pour penser à ceux qui m’ont fait confiance pour m’attribuer ce quota. J’ai donc évidemment donné mon meilleur disponible. Trois jours se sont succédés, avec entraînement non officiel, entraînement officiel et qualifications. Au lendemain, un nouvel entraînement, Sophie et moi tirions en équipe mixte le jour suivant. Il était question d’assurer notre rang mondial et d’aller chercher la gagne. Le jour 5 en aura décidé autrement avec une défaite en quart de finale contre la Turquie, sur un score de 151 à 148. Ni l’un ni l’autre n’étions dedans, et n’arrivions à trouver notre précision. La lecture de ce vent était difficile, ce qui grignotait chaque jour un peu plus notre confiance. Ce paramètre en moins couplé au tir mixte ajoute de l’incertitude quant à la décision du lâcher et voilà, il est trop tard. #déception.

Sur la partie individuelle, sixième des qualifications, je rencontre en huitième de finale l’italien Sergio Pagni. Autant te dire que le premier match est un vrai match qui sent déjà bien le maillot trempé. Nous sommes le même jour que le tir mixte produit beaucoup plus tôt dans la journée, une longue attente grignote encore un peu plus les batteries et c’est l’heure de rentrer en compétition individuelle. Les matchs seront sous le format olympique, un par un sur le terrain médiatisé, en tir alterné. Cela implique donc un programme très long, sur plusieurs jours.

ER MinskLe terrain d’échauffement est celui des qualifications, vent plein travers, pleine exposition, à environ 200 mètres à pieds de celui des finales. Le terrain des finales se trouve exactement dans la direction opposée au terrain de chauffe. C’est génial de savoir qu’on va jouer à qui fait la meilleure estimation de dérive sur la première flèche du match hein ? Je me souviens alors mes cours de navigation, des corrections de cartes, la déclinaison et la déviation, l’incidence du vent et du courant sur mon cap de navigation à l’estime hauturière. Mais bon, je me voyais mal arriver sur le terrain de finale en posant mon gyrocompas et ma table de timonerie sur le pas de tir, déjà qu’on a du mal avec un peson et une longueur de fibre optique, je n’allais pas en rajouter. #Gentleman. Le truc un peu absurde est un cahier des charges ultra lourd pour une compétition made in chez nous à la bonne franquette, alors que pour ce genre d’évènement ultra protégé de partout ultra grandes pompes machin anneaux olympiques et tuttiquanti, on arrive pas à pondre un modus operandi correct et valable. De la place, il y en avait plein, plein de vide. Tant pis. 

Ce match contre Sergio était épique, un grand et bon moment qui se termine par une victoire pour moi après dix-sept flèches. Au bout de six flèches, je suis perfect et je mène de trois points. Au bout de ces six flèches, nous prenons une méchante rafale de trois volées et cela ramène le score au point par point à égalité jusqu’à la dernière flèche du match. La barrage est confirmé. Le vent continue, les flèches sont carrément snipées jusqu’à la dernière seconde. J’arme et je tiens la première jusqu’à lâcher au moment le plus juste et bim, je touche le X. La règle est que si les deux adversaires touchent le X sur la première flèche de barrage, une autre sera retirée. Sébastien Brasseur, coach, me dit “c’est bon”, je réponds “attends, c’est Sergio en face, il va faire un X”. Et bim, réponse à l’italienne, c’est un X. Cool ! Ca matche ! Les arbitres confirment, les agents retirent les flèches nanana et voilà la deuxième flèche de barrage, je lâche une put* de belle flèche qui se plante au X encore dans la dernière seconde du chrono. Sergio tente la récidive, prend tout le temps disponible, mais son 9 me donne l’accès en quart de finale. Superbe match qui ne sera pas disponible sur Youtube / Archery TV car ce n’est pas la World Archery qui possède les droits TV, ce match a été filmé au moyen de caméras hors de prix et aucun trace de ces moments de sport n’est disponible. Idem pour les photos. J’adore.

Aie MinskS’en suit une attente longue comme un confinement, voire plus long encore car nous ne sommes pas chez nous. Lundi, entraînement, puis rien. Mardi, entraînement, puis rien. Mercredi, entraînement, puis rien. Heureusement, il y avait mon pied à soigner, les kinés ont fait un beau boulot, je suis rentré guéri. J’ai pu aller voir d’autres sports comme le trampoline, et, c’est tout, car les autorisations en sont pas faciles à obtenir. Les échanges avec les autres disciplines ne sont pas aisées non plus, car chacun est dans sa compétition, ou bien dans son monde. Et enfin, au petit matin de jeudi, trois jours pleins après le huitième de finale, j’ai pu prendre un bus à 6h45 pour m’chauffer à l’heure. Les orages menacent tout autour et les grains sont forts. Le sens de l’estime allait prendre tout son sens vu l’orientation opposée des deux pas de tir. Comme pour le match précédent, Mario Vavro le croate et moi passons au crible des arbitres effectuant un tour des sponsors apparents sur nos tenues et équipements. Aucun sponsor non partenaire de l’évènement n’est autorisé, droits TV, droits d’image oblige. Ils avaient donc un scotch de chaque couleur à apposer sur les éléments non conformes. Même le croco Lacoste a failli ne pas passer sur la casquette France. Il va de soi que mon pouch Easton a été masqué, seuls les marquages apparents sur le matériel d’origine était conforme. Aucune chance de pouvoir ainsi diffuser l’image de nos partenaires qui nous font vivre toute l’année sur un évènement très confidentiel et très peu disponible pour le grand public au final. Je trouve cela dommage, sportivement parlant : les matchs que vous avez l’habitude de voir sont ceux des finales. Mais tout un parcours se cache avant la médaille, et de nombreuses situations sont à montrer à tous ! Dans un tel évènement, ainsi vous n’avez pas pu voir mon match contre Sergio, un Mano a Mano génialissime, du beau sport, et n’avez pu voir que le match le plus catastrophique de cette compétition, mon match contre Mario, que si vous étiez en direct ou replay car cette vidéo n’est plus disponible. Donc nous tirons des matchs individuels un par un sous l’oeil des caméras, mais on ne sait ni pour qui ni pour quoi. Moi, ça me piquotte les nerfs, un organisateur place beaucoup d’argent pour créer l’évènement, mais ce sont bien les sportifs qui font l’évènement, un accès à sa propre image serait approprié et juste. Sûr que je pense trop.

Ce match de quart de finale était difficile. L’entraînement était plutôt bon, je pouvais appuyer mon bras sur le vent qui me refermait la posture. Sur le terrain de finale, en tir alterné de vingt secondes par flèche, la maîtrise s’en est allée du côté de mon adversaire qui aura su déclencher, ce que je n’ai pas su faire. J’en ai foutu de partout, une scène de crime, des 8, des 7, un souvenir horrible, ce sentiment d’être incapable de redresser la barre d’un navire en perdition hors de contrôle. Je perds ce match, les bras lourds le long du corps, avec 132 points, dix points de moins que mon adversaire. Le vent était fort, par rafales, à l’inverse de l’échauffement. Je n’étais pas stressé, mais inquiet, ma came de décocheur grippait, ce qui rendait la décision en décalage avec le mouvement, ce qui est d’ailleurs une des principales causes du très impopulaire Target panic. Un problème que j’ai mis du temps à résoudre avec l’équipe d’Arc Système, désormais identifié et terminé. J’en parlerai dans un article technique un peu plus tard. La résultante directe est un déclenchement tardif lorsque le décocheur est soumis à une pression inhabituelle, comme dans le vent et le stress lorsque l’on tire plus fort dans l’arc, en plaçant des contraintes de torque. J’ai subit ce match, dix-huit minutes extra longues, et je devais réagir pour les prochaines situations du genre que j’allais rencontrer ensuite. C’est ce que j’ai fait à Berlin, et à Riom.

Minsk terrain finalesPour en finir avec cette aventure biélorusse, j’ai eu l’honneur de porter nos couleurs le plus haut possible. Dans la catégorie évènement multisports, j’ai largement plus apprécié les Jeux Mondiaux de Cali, Colombie, en 2013. Je détiens une des trois médailles des pionniers de ma catégorie sur une telle compétition, j’en suis fier ! Pour celui-ci, j’ai bien plus subit la mise à l’écart des disciplines olympiques qui ne sont quant à elles pas ici avec le statut d’invité. On le sent en permanence. Ces équipes ont l’habitude de se côtoyer, d’arpenter les rues d’un village olympique, d’utiliser ces services, de tuer les temps morts. Les groupes ne se dissocient pas, comme si les choses les plus importantes n’étaient que leur résultat sur cette compétition, et le leur uniquement. Peu ou pas d’intérêt pour les autres disciplines, et les tempéraments avenants ne sont pas réellement les bienvenus. Tout est JO, uniquement JO, le reste n’existe pas, je l’ai ressenti très fortement. Alors, oui, c’est un bel évènement, des choses superbes, mais très complexe, difficile d’accès, à la médiatisation paradoxalement confidentielle. Je n’ai pas aimé, peut-être que l’histoire adoucira mon sentiment amer sur cette aventure. En attendant, elle conforte ma volonté de vouloir développer mon sport dans une logique de popularité et de plaisir, au lieu de chercher l’olympique à tout prix. Pour l’heure, je demeure avec une réponse mitigée sur la question de l’arc à poulies olympique, et je poursuis que nous pouvons être heureux et performant avec un circuit amateur et pro, sans cette insertion politique et médiatique de la conquête aux anneaux. Pour moi le sport est une performance qui doit se partager. Comment le faire si l’on devient inaccessible, complexe et bridé ? Nous ne sommes pas prêt, nous avons besoin de diffuser l’image de ceux qui nous aident, et ils ne sont pas assez gros pour être des partenaires d’un évènement multisport. Devenir JO est une opportunité que les plus gros saisiront pour masquer volontairement ou non ceux qui ont aidé le sportif d’aujourd’hui, c’est injuste. Aller au JO alors que le sportif français pâtit d’une situation sociale parfois précaire, voire dangereuse. Dans le meilleur des cas il obtiendra une médaille olympique, pour être plébiscité durant quelques semaines, ou mois, avant de sombrer dans l’oubli. Notre système ne permet pas au sportif d’être rémunéré en conséquence, ou plutôt d’être protégé en conséquence. C’est ce que je pressentais avant Minsk, avis confirmé désormais. Nous ne sommes pas prêt. Rappelez-vous pourquoi je suis en congé sans solde de l’armée française qui n’accueille que les sportifs civils et, olympiques, dans les rangs de l’armée de champions. J’ai dû me mettre à mon compte par mes propres moyens et trouver un compromis avec les grandes marques françaises et américaines pour vivre de mon sport, mais d’abord en passant par le même statut social qu’un migrant. Il faut se rendre à l’évidence, avant de décrocher le Graal, nous devons être prêt, et ce temps n’est pas encore venu. Cela dit, c’était bien d’y être, à ces Jeux, j’en ressors plus intéressé, plus fort, et plus instruit sur ce monde de lumière obscure.


Coupe du monde étape 4 : Berlin.


Berlin QR2Quarante-huit heures suivant mon retour de Minsk, je décolle à nouveau pour Berlin. Le chat fait la gueule, définitivement. J’ai croisé ma compagne, elle va bien, elle a l’air sympa. J’ai pu retaper mes arcs en mode météo dégradé, car à Berlin, rien n’arrête le vent et le temps peut vite tourner. Sur cette étape ultime du circuit World Cup, je cumule des points de classement avec mon quart de finale colombien et mon huitième turque. Si les astres s’alignent, je peux aller sur la grande finale de Moscou.

A Minsk, j’ai eu du mal avec le vent, j’ai donc décidé de procéder autrement avec mon matériel. En cas de vent même faible, j’allais tirer au décocheur à pouce. Un truc inédit pour moi, fervent utilisateur et afficionados du back tension. Je réfléchis à une logique pertinente sur la passerelle géométrique existante entre le fonctionnement mécanique d’un décocheur à pouce et celui d’un mécanisme à rotation. Avec le back tension, l’énergie mise dans l’arc est obligatoire, indispensable, autrement dit naturelle. On ne pense pas à tirer, on tire dessus. Avec un système au pouce, on doit penser à tirer, et c’est cet ajout à la méthode de tir qui me pose un problème. Je veux trouver un fonctionnement plus naturel avec ce système où je peux décider du bon moment du lâcher, essentiel dans le vent. Cette expérience biélorusse laisse des séquelles certaines, autant les mettre au profit d’une évolution. Je fais le tour du bocal et me dis que le poids est la clé. Je retire 120 grammes de mon latéral placé sur l’arrière pour les apposer sur le central. Le transfert de charge est immédiat. Cela change mon point de pression en main, un léger placement sur le côté du Grip diminue le torque et annule l’inconfort de bas de paume. Le gain de poids se transforme en énergie car je dois mettre plus d’énergie pour tenir l’arc en cible, simplement par ma traction dorsale. Naturellement, je viens de reproduire l’énergie du back tension dans un décocheur à pouce en déplaçant quatre masses de trente grammes. Je pense bien entendu à écarter mon latéral dont la compensation est amoindrie du fait d’un poids plus léger pour garder la même verticalité, et aussi le même effort d’épaule d’arc. Facile avec l’orienteur O’Block… Ainsi, ma posture devient très stable. Je suis en mesure de viser avec une énergie suffisante pour appuyer sur le bouton au bon moment, c’est-à-dire que mes butées de cames font contact avec mes câbles, qu’il n’y aura aucun rattrapage de jeu, aucun parasite au moment du lâcher, juste de l’énergie, de la bonne énergie. Et oui, j’appuie volontairement sur le bouton en amenant tout le bloc arrière, je décide, je ne tire pas “back” avec un pouce. Intéressant !

Berlin ventJe décide donc de mettre en application cette méthode. Choix judicieux, car sur les qualifications, je signe un beau 682 pour la huitième place qui m’offre un accès direct en seizième de finale. Le plus haut score revient à Domagoj Buden avec un superbe 691. Belle opération, surtout lorsque le déclenchement en contre-visée s’effectuait parfois au 6 latéral du blason pour toucher le 10. Quelques volées à 60 points confirment que mon choix était le bon et viennent effacer mon amertume biélorusse. Je me situe alors une dizaine de places devant les tireurs habituels au back tension. Je composerai le mixte avec Sophie, nous sommes cinquièmes des qualifications. Par équipe avec Jean-Phi et Séb, nous sommes aussi cinquièmes, et complètement rincés par cette journée très venteuse. Mais la semaine s’annonçait comme telle tout du long…

En équipe, Sophie et moi arrivons à passer le premier tour contre le Luxembourg avec 147 points, victoire d’un point, toujours dans le vent bien costaud. Ce sera l’Italie qui aura raison de nous, dans un match encore très serré surtout dans cette météo, 152 à 150 en quart de finale. Avec les gars, nous parlions encore de notre déception après un stop prématuré au mondial de S’Hertogenbosch. Un parcours dosé avec les nerfs se profilait… Ils m’ont impressionné, une force incroyable, timing parfait, précision, ambiance, victoires successives, quel moment ! Imaginez les arcs malmenés sous les rafales incessantes, le chrono qui défile, le mouvement du viseur avec la bulle de scope se cognant dans les coins, et nos flèches qui se plantent pleine balle, magnifique ! En huitième, nous sommes en bye. En quart de finale, pas de chichi, si on veut tirer pour une médaille, il faut tout, tout de suite. Avec 234 points sur 240 contre l’Italie, nous signons la meilleure performance du terrain, même les américains nous chambrent pour savoir ce que nous avions mangé au petit déj’. Nous prenons nos hôtes allemands en demie finale et remportons le match avec encore le plus gros score, 231. On est en finaaaaaale !

Berlin EchauffEn individuel, je devais composer avec ma nouvelle technique rapportée sur trois flèches, toutes très importantes, en gardant une précision qui score. Je n’ai pas réussi. Dans le vent, mon score n’est pas mauvais en soi, 141, et je perdais d’un point. Il n’est pas représentatif du blason rendu, des impacts proche du 10, pas d’erreur, mais peu de 10. Ce qui me met dedans, c’est le petit truc qui fait que ça rentre, la routine de perf. Elle est bien plus facile à déceler en qualification qu’en match. Cette notion de relativité entre la décision, le mouvement du bras et la force du vent. Elle se travaille pour devenir un automatisme. Ainsi je lâchais un peu trop tôt, ou un peu trop dedans, ou un peu trop tard dans ce mouvement latéral du bras balloté par le vent. Bien, je perds mes points, pas de finale moscovite, mais bien des choses intéressantes en tête comme vous le lisez ici. Oui car, tout n’était pas terminé, les gars étaient remontés à bloc, le lien avec la cible n’était pas rompu, le sentiment d’achevé n’était pas présent, on en voulait plus, on voulait de l’or. Alors à titre individuel en tant que membre de mon équipe, j’avais un truc à négocier, un truc amer qui traînait depuis ma finale mondiale individuelle contre Micky : le passage du décocheur à pouce en situation dégradée au back tension en situation calme. A Belek lors du mondial, j’en avais souffert gros temps. Cette fois, la météo annonçait un vent plus calme en fin de semaine lors des finales. J’allais en profiter et tirer à nouveau au back tension. Je répète donc l’opération inverse sur le transfert de charge de mon arc, les quatre masses placées devant sur le central migrent vers mon latéral que je replace en ouverture, je retrouve mon point de pression sans chercher, mes sensations sont intactes, aucune modification viseur, et je groupe facilement. Tout est ok, fluide et précis. En route vers cette finale.

Berlin podiumSamedi, jour J. Nous n’avons qu’à traverser la rue de l’hôtel pour atteindre le terrain, ça c’est super cool. On monte nos pétoires et on se chauffe, ça tourne bien. La finale se passe bien, je suis content de ma prestation individuelle au profit de l’équipe, une chose que j’avais à coeur d’offrir pour casser l’amertume des Pays-Bas. Quelques frayeurs habituelles pointent leur nez mais les erreurs du Danemark nous laissent l’avance. Le vent nous ballotte un peu mais nous restons solides. Et à la fin, ça gagne, nous achevons cette saison par une superbe médaille d’or mondial, une Marseillaise, et beaucoup de bonheur. C’est cool, on était bien, le sourire au lèvres, et la pensée soulagée. Fin de saison internationale, je vais retrouver mon chat, on va devoir faire à nouveau connaissance. Il paraît qu’il a une maitresse plutôt jolie et sympa, nous verrons si une affinité est possible. Retour maison, home sweet home, et les bons plats, et mon matelas, et ma voiture, et ma campagne, ahhhh ça fait du bien ! Déconnexion… 

Et puisque j’ai mentionné “déconnexion”, rester mobilisé pour le championnat de France FITA a été une épreuve, se tenant trois semaines suivant mon retour était une épreuve. Mais, il sera à Riom, au sein de mon club auvergnat, alors je dois y aller, et être prêt, c’est important pour nous, nos jeunes, nos moins jeunes, nos dirigeants et notre identité. 

Voir la finale pour l'or : https://www.youtube.com/watch?v=R7a4MPcSYG4


Championnat de France FITA : Riom.


Riom QRRiom pluieCe sera la der’ en extérieur pour le tir à plat, et tant mieux. Les entraînements se font plus rares, je maintiens mon équipement et ma technique avec des temps de pause de plus en plus longs, je reprends le contrôle de ma vie avec toutes les tâches que je ne peux pas faire lorsque je suis à l’étranger, cette saison a été longue. Le championnat arrive et il fait très chaud, les jeunes en souffrent toute la semaine précédentes, mais la météo auvergnate est pleine de surprises… Et voilà que la pluie s’invite, puis le vent. Je tire les qualifications en mode normal, au back tension. Je signe un 693 qui me classe sixième. Le niveau national est bon, et plein d’archers n’ont pas une saison si énorme dans les pattes, il faudra tenir le rythme face à ces brigands qui ont les crocs ! J’attaque en seizième contre le premier brigand, Bastien Larpenteur, on connaît son côté accrocheur. Le match est tenu sur les premières volées, niveau tenu jusqu’au bout de mon côté et remporté avec un beau 149 contre 146. En huitième, le vice champion d’Europe en salle Adrien Gontier veut gagner, d’office, c’est comme ça avec lui. Même si ses coups de bras laissent imaginer un manque de maîtrise, ils ne sont là que pour duper son adversaire. Match 149 à 148 sur 150 à mon avantage, tu ne m’auras pas cette fois avec ta musique petit loulou, bisou à un mètre <3. En quart, je rencontre un autre coéquipier, monsieur Fabien Delobelle, tandis que la météo se corse avec un vent bien présent qui ne s’arrêtera pas. 145 à 144, les scores du terrain sont revus à la baisse de partout. Le match se déroule avec la concentration de rigueur, flèche par flèche, chacune est importante, Fabien est un très bon tireur, et il peut déclencher au pouce avec maîtrise. Mes épaules ne fléchissent pas et j’accède en demie finale contre mon Peanuts©, Sébastien Peineau, le rageux. Il tire bien, moi aussi, et le match tournera à son avantage d’un point, 145 à 146. Je devais faire un 10 à cette p*** de dernière flèche du match. Je l’ai lâché exactement comme je le voulais, avec volonté et attention, tout était bien en place sauf que mon impact n’aura pas pris ce put*** de cordon et voilà, pas de barrage, dommage, je voulais encore jouer. Ce sera donc une petite finale sur le terrain spécifique finales, et ça c’est déjà bien cool.

Riom finaleRiom coachUn temps de pause nécessaire à l’organisation s’écoule et il est temps de manger un peu, de se reposer, et de reprendre l’arc. Oui mais comment ? Car je dois prendre une décision, le vent s’est levé et il est désormais trop fort pour que je tire au back tension en tir alterné sur le terrain de finale. L’opportunité rêvée pour le mécanicien qui souhaite éprouver sa technique ébranlée à Berlin lors du match de seizième. Et hop, je déplace mes masses, je choisis le pouce, et en route. Avec un tel vent, il faudra faire du jaune, et juste du jaune pour ne pas risquer d’erreur importante. Je rencontre un jeune prometteur, encore un breton, Yann Damour. Une belle technique, décocheur à pouce et tir engagé. Je dois faire attention et me concentrer sur moi plutôt que sur ses impacts. En plus, ils sont bavards ces bretons, je dois fermer mes écoutilles et écouter ma petite musique interne. Mon coach Morgan m’aidera, mon ami mon poto, on traverse les merdes ensemble, autant marquer notre histoire par le souvenir d’un beau et bon moment. Le temps de tirer cette petite finale arrive, les archers de mon club sont présents dans les gradins ou le long des barrières avec leurs maillots d’organisateurs. Les présentations d’usage sont faites et je commence le match. Ca bouge dans tous les sens, un vrai lave-linge en mode essorage, je crains que mon maillot Hoyt un peu ample ne remonte de trop et laisse apparaître mon abdominal de rêve tellement ça souffle. La pluie a cessé et le vent est d’autant plus fort. Mes premiers tirs ne sont pas précis, ils ne sont pas tous dans le jaune. Quelques flèches touchent le 10. Rapidement, je vois que mon adversaire est précis, et tire des 10. Je dois tenir bon et bien viser, bien déclencher, mais dans ce vent et toute cette saison dans les bras, c’est dur. Flèche par flèche, jusqu’à la dernière que je dois planter au 10, j’ai tenu et remporte ce match d’un point. Bravo Yann, première année d’arc à poulies et déjà à un tel niveau, continue, la tête froide et bien sur les épaules. Quant à ma technique, ce niveau à atteindre pour être précis m'a demandé toute ma concentration pour coordonner ma gestuelle, ma décision, ma visée. Tout est allé de mieux en mieux sur l'ensemble du match. Les premières flèches sont timides et rapides, les suivantes sont prolongées à la visée patiente, le tir plus dynamique et décidé. J’étais heureux de rapporter cette médaille de fin de saison, à mon club et chez moi, s'ajoutant à la moisson des d'jeunz. C’était important. J’étais heureux aussi de partager le podium avec mes deux coéquipiers en or tout deux finalistes. Ainsi, le trio doré berlinois achève la saison extérieure 2019 avec ce podium national, un beau mérite. 

Une chose appréciée sur les finales nationales : l'opportunité de laisser les sportifs s'exprimer au micro, cela change radicalement du point de vue biélorusse ou même World Archery où tout est chronométré. Ici, on peut prendre un peu de temps pour entendre l'être humain parler de ce qu'il vient de vivre, et en connaître davantage sur les réactions à chaud, les conditions, les anecdotes. Cette fois, place au jeu, terminé le tir à plat, je vais changer d’air et m’amuser. 

Voir la petite finale sur FFTA TV : https://www.youtube.com/watch?v=0vUJMm6Ssmc

Riom podiumQuant à vous maintenant, vous vous posez tout un tas de questions sur la gestion du décocheur à pouce et du back tension, comment passer de l'un à l'autre selon PJ, et c'est quoi ton histoire de target panic au juste ? De la mécanique dans un truc mental ? Ben oui, vous verrez, c'est très sympa ;-) 

Prochain #Carnetderoute : le tir en campagne, Redding, la sélection de Barby chez le chasseur de lapins, le championnat d’Europe Field de Mokrice Catez, une aventure inédite à lire très bientôt.

 

A lire : Rattrapage ⅓. Rattrapage ⅔. Plan Blanc.

 

Prenez soin de vous, respectez les consignes, prenez soin des autres,

et s’il cela implique que vous ne deviez rien faire, ne faites rien. 

 

Archerycalement,

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