Wroclaw : la trentième !

Quelques temps que je n’ai pas écrit pour mes lecteurs. Sans lassitude aucune, j’aime toujours et plus encore écrire, je ne vous ai pas oublié ! Cette année est particulièrement complexe en tout point, tout milieu, et j’ai dû concentrer mon énergie toute entière à la famille, au travail, à ma vie, pour revenir ensuite vers ma passion. Non sans mal, mais quelle récompense ! Ma trentième médaille internationale est en OR !

Les aficionados évoqueront ma réussite et la Pologne, et ils auront raison ! Je remportais le titre européen en salle à Rzeszow et la quatrième manche de la coupe du Monde à Wroclaw en 2013, et je double l’or de Wroclaw cette année. Cette médaille a du goût, car je devais casser une spirale négative qui allait me jeter à la cave un peu vite cette saison.

Depuis l’or mixte de Medellin en Colombie, médaille décrochée dans un match à rebondissement avec Sophie Dodémont, il y en a eu du chemin parcouru. A peine deux jours suivant l’atterrissage colombien je devais retourner à Paris pour la sélection à la troisième manche de la coupe du monde à Antalya en Turquie, et aux championnats d’Europe en Arménie. “Mararcthon” de flèches jetlaguées, les yeux pouvaient encore être bridés de Shanghai tellement les évènements se sont enchaînés à toute vitesse. Même le matériel devait penser qu’il était encore manipulé par les bagagistes de Charles De Gaulle, Phoenix, Pudong ou Bogota… au chaud dans la caisse de voyage. Non, c’était bien une sélection, il fallait répondre présent pour continuer.

 

Thumbnail imagePremière place de la sélection, je pars à Antalya tenter de marquer des points précieux pour la finale de la coupe du monde, avec Guillaume Rubben et Sébastien Peineau. La réussite de Shanghai m’offrait de belles chances de qualification à Lausanne. Je mettais à l’épreuve mon corps et mon esprit dans des aller-retours coûteux pendant ce laps de temps où j’aurais dû me concentrer sur ma préparation pour réussir. La Turquie ne me réussit jamais trop chaque année, je sais qu’il faut être dans de bonnes dispositions pour y être performant, et j’étais à la rue, sans se mentir ! Je termine donc dès le 24ème de finale contre un Turc.

Au retour de Turquie, moral dans les talons, je chaussais une paire de godasses aux semelles plus souples pour éviter de me faire mal au crâne… Mise au point, réflexion, remise en question, écriture, travail de tir, travail de travail, la route, le jour et la nuit, pendant des heures et des valises encore, aussi sous les yeux bref : “la routine habituelle quoi”…! Arriva le stage de préparation d’équipe de France à l’INSEP, au superbe centre Sébastien Flute, avec deux jours de tir en équipe et en individuel, matchs et grattage d’arcs. Le troisième jour, nous avions la possibilité de tirer une compétition officielle, un ou deux départs. Je me disais que si le premier était satisfaisant, j’allais privilégier mon repos plutôt que de tirer sur un moteur sans huile. Je tire un 710 avec un arc un peu bricolé à la mode PJ pour trouver un peu de confiance. Et hop, TGV, maison, dodo, bio-miam et route pour l’Arménie !

 

Thumbnail imageNouvelle destination, Etchmiadzin, proche de Erevan. Semaine difficile, entre résultats, insolation et invités indésirables dans le ventre, je n’avais déjà pas beaucoup de Watts, je n’en avais plus du tout ! Pourtant, j’aurais pu me brancher juste en face, à la centrale nucléaire qui s’incrustait dans le paysage montagneux et désertique. La chaleur était étouffante, et il fallait attendre l’hôtel pour se refroidir des 45°C du terrain, ce n’était pas dans les bus poussiéreux que la clim se trouvait. L’organisation voulait que nous tirions le matin pour éviter les fortes chaleurs, les orages et grains  de fin de journée. Départ à 7h de l’hôtel, avec un mini p’tit déj dans le ventre, retour hôtel 16h après l’heure de bus tropical, pour enfin se retrouver devant une assiette. Quelques fois, nous pouvions manger. Bon, c’est une première, mais on s’en souviendra !

 

Je tirais de bonnes qualifications, avec de magnifiques groupés, et je suis classé cinquième avec 705 points. J’en avais plus dans les bras, et quelques 9 sortaient de quelques couteaux psychologiques me traversant la tête. Malgré tout, j’aime bien ce que je ressens, et ce tir me plaît avec une confiance qui revient. Le lendemain, je gardais les mêmes sensations de tir en équipe avec Guillaume et Sébastien. Malheureusement, tout n’est pas toujours comme l’envie le voudrait, et nous perdons en quart de finale. 

En match individuel, mêmes images de tir dans la caboche, je ne suis pas inquiet. L’entraînement commence et : “oh putain, ça va être chaud”. J’en collais de partout ! Avec toute l’énergie possible, toute ma bonne volonté pour m’appliquer, j’en collais de partout contre le belge Michael Cauwe. J’aurais aimé un plus beau match contre un copain. Il gagne ce match et gagnera encore au tour suivant.

  

Thumbnail imageVenait ensuite le tir mixte avec Sophie. Vous le savez désormais, elle a décidé de mettre un terme à sa carrière de sportive de haut niveau. Cela ne signifie pas qu’elle raccroche l’arc, mais il s’agissait de sa dernière compétition internationale. Je n’oublie pas tous les autres matchs mixtes que j’ai pu partager avec d’autres coéquipières, dont certains font partie de mes plus beaux souvenirs comme le Trocadéro, mais jamais je n’avais eu à partager un mixte et une fin de carrière en même temps. Cette fois encore, comme à chaque fois d’ailleurs, c’est Sophie qui aura joué le rôle du gars en réalisant plus de 10 que moi ! Jusqu’en petite finale où sourire et plaisir devaient être mis au premier plan, on a pris le temps de profiter de cet instant et un peu trop même ! Il ne me restait pas assez de temps sur la dernière flèche pour gagner le match. Il fallait 10 pour s’adjuger le bronze, et je suis contraint de provoquer avant le gong, au 6. Les hollandais gagnent. Nous avions remporté le bronze à Shanghai avec de belles tranches de rire, nous avions été premiers des qualifications et médaillés d’or à Medellin toujours en se marrant, elle a toujours été devant moi aux points… Cela restera un superbe souvenir et une remarquable expérience de partage avec une olympienne médaillée, une championne du monde classique et poulie, FITA et campagne et une super nana. Merci Sophie.

 

Retour d’Arménie, trois compétitions internationales d’affilée où je ne passe pas le premier tour, je n'ai plus de forces. Je suis huitième du classement de la coupe du monde 2014. Pour accéder à la grande finale de Lausanne, je dois figurer parmi les sept premiers, j’ai six jours avant la dernière manche de la coupe du Monde en Pologne… TIC TAC TIC TAC…

 

Les "grandes vacances" signifient moins de vacarme, et alors qu’il se trouvait un peu moins de monde dans ma tête, je renouais avec une amie revenant de nombreuses épopées : mon intuition. Changement d’arc, changement de branches, changement de cames, changement de technique, je dois tenir compte de mon évolution 2013-2014, de mes faiblesses du moment, de mes points forts, de ma force. Certaines pièces ont même été dégrossies à la DREMEL, vous savez, cette visseuse / ponceuse / découpeuse / machinkifaitout… Mais ça, j’en parlerai plus tard hihihihi !

 

Repos, beaucoup de repos, écrire, repos, papote et repos, du bon miam et repos, et tir. Je disais à ma compagne  : “je ne sais pas dans quel état je vais revenir”. Elle a trouvé les mots, mes parents aussi, et c’est parti pour la Pologne dès le dimanche suivant l’Arménie.

 

Thumbnail imageJe tire de bonnes qualifications, classé quatrième avec 704 points. Je tirais 56 à la dernière volée, d’abord un peu déçu de ne pas briguer la première place, et ensuite content de la laisser à un autre. Le premier des qualifs est rarement le premier au bout. Je devais juste trouver de quoi me sentir bien pour la suite. C’était chose faite sur ce beau terrain rempli de bons souvenirs de l’année précédente, et dans un petit vent traversier assez gênant quelques fois.

  

Thumbnail imageVenait alors un nouveau mixte avec Amélie Sancenot, une archère junior (!) du pôle de Dijon, avec des poulies. Sélectionnée pour faire ses premières armes en coupe du monde senior, elle tire un joli 679 sur les qualifications. Nous sommes alors classés septièmes et nous rencontrerons en mixte … les hollandais !!!!! Ce match était superbe, à 157 points sur 160, nous gagnons ces redoutables adversaires. Déjà, l’expérience se forge pour Amélie et tout était déjà bien rodé pour tourner dans cette compétition difficile. Nous perdrons au tour suivant avec 153 points, contre 158 des russes vraiment très forts. Le mixte, c’est 80 secondes pour tirer quatre flèches à deux, de sexe différent. Cela implique un écart de point fortement réduit, un risque accru de manquer de temps, une intensité forte en mêlant deux fonctionnements humains parfois bien différents. C’était deux beaux matchs en compagnie d’Amélie, et je souhaite qu’ils lui donnent un petit plus d’énergie pour y gouter à nouveau rapidement, en plus de son expérience individuelle.

 

La partie individuelle attaque le lendemain, jeudi, jour de tonnerre. Je commence en seizième, contre un outsider turque dont le niveau en demie teinte de ses qualifications n’était pas le reflet de ce qu’il est capable de produire. Les seizièmes… Un premier tour quoi… “Mais c’est là que je perds, non c’est pas là, mais si… C’est là que tu perds, mais NON j’ai dit, je ne perds pas, je gagne” !!! Et alors que le match avait démarré avec 88 points partout à la troisième volée, je redoublais d’efforts pour garder le point d’dans et la main d’ssus, je tire trois X, 30, lorsqu’il dérape avec un 27 points. Petit coup du destin ? Je remporte le premier tour, et bien des nuages furent chassés à cet instant. Venait ensuite les huitièmes contre le Belge Renaud Domanski. Vice champion du Monde cadet FITA, champion du Monde junior de tir campagne, le deuxième tour n’était pas plus facile qu’un quart de finale ou plus haut. Nous démarrions avec une égalité sur les trois premières volées et j’ai un point d’avance sur la quatrième volée, 119 à 118 points sur 120. Sur la dernière volée, une bascule de vent se voit, comme il tournait quelques fois, nous devions rester attentif aux éléments. Je prends en compte et tire 9-9 droite et finalement 10 pour l’emporter sur son 9-10-8 droite, 147 à 145.

 

Thumbnail imageMe voilà en quart de finale, le coach me dit que ça sent très bon pour Lausanne, les points sont marqués dès le seizième gagné, et ceux qui continuent l’aventure polonaise avec moi sont déjà classé au-dessus de moi dans le circuit. Ils ne peuvent donc pas me faire redescendre plus bas que ma huitième place. Pas de calcul, je sais que je peux jouer plus loin. Et maintenant,  je rencontre mon ami hollandais vainqueur de la manche colombienne et champion d’Europe FITA en Arménie, Peter Elzinga. Le respect mutuel est fantastique entre nous. Ce match était superbe, entre concentration et précision, une belle bataille : PE / PJD - 30/29 - 59/59 - 88/89 - 118/118 et 147/148. Nous avons l’habitude de nous rencontrer et de nous dire “cette fois c’est ton tour, une prochaine fois je gagnerai, mais c’est un plaisir permanent. Maintenant, va chercher l’or”.

 

En demie finale, c’est le danois premier des qualifications et prétendant à la grande finale de Lausanne si finale polonaise, Martin damsbo. A ce stade, j’ai retrouvé ma confiance, et ça promet du match. Je respire et ouvre les yeux, je me sentais bien, le vent était un peu tombé, la lumière prenait ses couleurs chaudes de début de soirée, et dans ma poche, je sentais ma qualification pour Lausanne. Si les deux premières volées étaient tirées ex aequo à 59 points, il lâchait sur la troisième et marquait l’écart de trois points, 86/89. J’ai entretenu cet écart jusqu’au bout pour accéder en finale 148 à 145. De l’autre côté, Réo Wilde marquait 150 points contre son adversaire russe, Alexander Dambaev, à qui j’offrais 150 aussi l’année dernière au même stade de la compétition !

 

Thumbnail imageLa finale… Turin 2011, perdu, Antalya 2011, perdu, Nîmes 2013, perdu, Cali 2013, perdu… quatre matchs et aucune victoire contre Réo Wilde ! Pourtant, il est numéro 2 mondial, et je suis devant lui. Trois heures d’entraînement avant le match, trois heures à pilonner le X, une grosse tâche noire pleine bille, voilà ce que j’ai vu de lui pendant que je tirais beaucoup moins, alternant entre mes belles volées et ce jeu débile de bonbons à aligner, où une satanée chouette n’arrête pas de tomber de son perchoir !!!!!! Quand je tirais, son compatriote Steve prenait quelques vidéos de mon tir pour Hoyt, et il me demandait de dire quelques mots. Ca fait partie du jeu, alors pas de problème.

 

Thumbnail imageLe match commence par 20 points chacun. Je tire un 9 gauche sur la dernière de la volée, un peu poussé par un léger vent, et par une belle tempête de viseur… De l’autre côté, Réo est long, super long, trop long, et il lâche 8 sur sa dernière. Ah, lui non plus il n’est pas méga étanche, allez, on va jouer au jeu de l’éponge hihi ! Toujours muni de mes chaussures à bascule, de mes quilles en mousse, l’étrave coupait plutôt bien les paquets de mer déferlants dans le viseur. En attaquant la quatrième volée, il est à 85 points, je n’ai qu’une flèche en dehors de la gamelle. Quatre points d’avance, six flèches, compte à rebours… Là, il veut reprendre sa place pour le premier rang mondial, il veut un nombre de dix suffisant pour gagner le prix Longines, tous ses neufs l’énervent ! Moi, je pense à laisser voler mes flèches jusque dans la gamelle, tout en tenant compte de la tempête. Donc, toutes les flèches étaient soigneusement préparées pour rester dans le timing, toutes les autres devaient rester jaune en cas d’embardée. Le vent était faible, mais demandait toute notre attention. Seules deux flèches sortiront du dix, et je remporte la finale, l’or de ma trentième médaille internationale, en mettant fin à une série de défaites contre “the legend”, et en conservant le rang de numéro 1 mondial.

 

 

Pas de montre Longines cette fois-ci, le réglement a changé cette année, pour que celui qui réalise le plus grand nombre de 10 de la manche remporte la montre (qualifications et matchs depuis les seizèmes). Un seul prix par catégorie et par manche, à Shanghai les classiques dames, à Medellin les classiques hommes, à Antalya les poulies dames, et à Wroclaw les poulies hommes. J'aurais gagné à Shanghai, et à Wroclaw, je tire 118 dix au total, Réo aussi, et Martin Damsbo en tire 119 ! Il gagne le prix Longines !

 

 

Je serai donc à Lausanne, classé troisième de cette saison de coupe du Monde, je me qualifie pour ma troisième grande finale d’affilée après Tokyo et Paris. Je rencontrerai l’indien Chauhan en quart de finale le samedi 7 septembre au matin. 

 

Depuis les jeux mondiaux 2013, soit je perdais au premier tour, soit j’étais en finale. C’est ça le mode binaire ! Et tout d’un coup, je me suis souvenu que je n’étais pas binaire, mais bicéphale.

 

Marin-archer, le navire s’apprête à entrer en I.P.E.R. (Indisponibilité Pour Entretien et Réparation dans le jargon). Bientôt, je me reposerai, avec les miens, avec mes arcs, au calme.

 

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En attendant, j’ai une revue navale toulonnaise à surveiller. Du haut de ma tour, je suis plus vite la tête dans les nuages, mais je peux aussi voir plus loin lorsque le ciel se dégage.

 

Vous avez été nombreux à m’écrire, je vous remercie chaleureusement pour ces mots d’un grand soutien. Alors, à bientôt pour les championnats de France à Chartres, et pour cette grande finale suisse !

 

Au plaisir de partager encore de belles aventures ensemble.

 

 

Pa capona.

 

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