Il était une fois, un petit point en Colombie...

Deux manches de la coupe du Monde 2014, deux Marseillaises… Si la première était pour mon coéquipier Sébastien Peineau, je profitais à 100% de l’instant historique de cette finale internationale franco-française à Shanghai; et maintenant cette deuxième où Sophie Dodémont et moi sommes médaillés d’or à Medellin, avec une signification particulière.

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A peine remis du décalage horaire de Chine, après celui des USA, c’était à nouveau l’Atlantique à traverser. Moins 9, plus 6, moins 7 heures en six semaines, ça bastonne, et il faut repartir en sélection dès ce weekend pour la troisième manche de la coupe du Monde et le championnat d’Europe FITA. Il y en a des choses dans cette tête en ce moment. Bientôt, chaque idée aura sa case, il y a du voyage à Fontainebleau annoncé début juin…

Deuxième manche de la coupe du Monde, mon objectif est de marquer quelques points supplémentaires pour la finale à Lausanne, tout en respectant la progression dans ma démarche de tir. Je ne marque pas de point pour le classement, mais je marque les esprits, à commencer par le mien…

Au retour de Shanghai, la machine était bien rodée, j’avais seulement quelques retouches à effectuer. Avec un 709 sur les qualifications et 711,4 de moyenne sur les matchs alors le gros du travail était passé, je devais me concentrer sur le repos du corps et sur la recherche de facilité à l’entraînement. 

Le voyage colombien est long, avec mes habituelles trois heures de train pour rejoindre l’hôtel parisien de veille de départ, puis douze heures de vol jusqu’à Bogota, deux heures de connexion, une autre heure de vol jusqu’à Medellin et enfin une heure de bus sur route de montagne pour arriver sur site. Il convient de ménager la monture, optimiser le poids des bagages, les temps de repos et le confort personnel, pour récupérer sa fraîcheur au plus vite.

Medellin est la deuxième plus grande ville de Colombie, avec ses 3,5 millions d’habitants, elle est la “ville de la montagne” à 1500 mètres d’altitude. Le soleil tape fort à cette altitude et si proche de l’équateur (500 km), le climat tropical rend l’air très humide, les orages sont nombreux mais restent la plupart du temps localisés sur les sommets bordant la vallée où se tenait cette manche.

Les premières flèches étaient bonnes, la sensation de tir sous anesthésie s’effaçait petit à petit, tandis que je grattais un tour de câble par-ci par-là afin d’adapter ma machine au milieu (on ne fait pas de rallye en pneus slicks !). Je n’ai pas compté combien de 60 il y a eu sur l’entraînement officiel, mais au moins six consécutifs sur la fin, au moins… De quoi me laisser une belle envie d’y retourner le lendemain pour les qualifications. 

Thumbnail imageUne petite nuit, la tête et le corps un peu bridés, je démarrais la compétition un peu raide et cela me coûtait une volée tirée au canon scié. 60-59-57-59-60-59, je suis dans le peloton de tête avec 354. Dans cette trentaine de 10, je comptais déjà 19 X, de quoi m’informer d’une bonne précision, grandissante à mesure où je rentrais dans mon truc. 60-60-59-60-60-59, 358 et 21 X pour la deuxième série, ce qui fait 712 et 40 X ! Des scores comme ça, j’en ai déjà fait, mais je n’avais encore jamais obtenu autant de X, et je n’avais jamais pris une telle confiance sur un tir de qualification.

Le processus psychologique est en route, il devient cohérent avec ma démarche technique et posturale. Du jour pour le lendemain, d’une semaine sur la suivante, les sensations ne dérogent pas à l’imagerie mentale, où je ressens l’arc sans même l’avoir en main… Le lissage des pics de forme se place lui aussi, et je cherche juste à lui donner de l’angle vers les étoiles… Petit angle, car sinon je risque de déraper, et je continue mon ascension tranquillement, point par point.

Avec 712, je suis classé premier, le niveau 700 est 21ème. Je m’attendais évidemment à du niveau dès le 16ème de finale mais je ne m’attendais pas à rencontrer un ex-numéro 1 mondial (Roger Willet Jr), suivi en cas de victoire d’un autre ex-numéro un mondial en huitième (Sergio Pagni)… Y’en a vraiment de partout des numéros 1 Ohhhhh !!!!!

Bon, le mec fort du moment, c’est bibi alors pas de sushi et on roule. Contre Willet, je ne déroge pas à la règle, car si je cherche trop la pastille, je sors de ce que je veux m’apprendre. J’ai donc respecté à la lettre ce que je veux faire de mon arc pendant l’ensemble du match. Ceux qui ont suivi le match en live sur le site de la World Archery on pu noter une coquille dans les résultats : une flèche hors cible apparaissait alors que toutes mes flèches ont bien touché le blason.

Fin des sueurs froides donc… Je tire 148 points, deuxième score du terrain, et je suis éliminé par le 149 de mon adversaire qui aura mis tout son jus pour me battre. C’est le jeu, énervant, frustrant… 

Thumbnail imageA mes yeux, c’est une histoire de synchro cette affaire de match : Je tire 712 et sauf cette volée à 57 où je replaçais un truc’mouth dans mon arc’mouth, mes scores sont réguliers à 59 et 60. Je tire un 9 de temps en temps et ils peuvent être rapprochés avant d’attendre plusieurs volées pour réapparaître. Mon but est de ne pas descendre sous cette probabilité de baisse de performance pour  sortir de l’équation cette histoire de “bonne synchro”, et rester au-dessus des pics de forme de mes adversaires.

Thumbnail imageSur la feuille de marque de Roger, on note un pic de forme au dessus de sa moyenne. On voit bien qu’il est capable d’enchaîner des 10 avant de reprendre le rythme de croisière, il reste un archer très fort après tout et un fabuleux matcheur. Dans notre match, c’est exactement ce qu’il se produisait avant de retrouver un niveau de perf à 145 le match suivant où Pagni avait un problème de décocheur et perdait avec 144… (le terme “frustrant” ci-dessus prend tout son sens n’est-ce pas ?).

Sans rancune, car la prochaine fois, ça passera.

Côté équipe homme, Shanghai nous avait apporté une information pertinente sur l’ordre de tir. J’étais muté à la troisième place, tandis que Sébastien Peineau ouvrait. Sébastien Brasseur gardait sa deuxième place. Judicieux, car c’est à cette place que j’arrive le mieux à m’exprimer par le tir et par les indications que je peux donner à mes coéquipiers. Sébastien Peineau ouvrait à merveille et Sébastien Brasseur jouait parfaitement la transition. La gestion du temps était excellente de cette façon, et nous remportions le premier match avec 234 points, soit le meilleur score du terrain. En quart de finale, les choses se compliquaient avec des cordons de mauvaises flèches revus à la baisse, et nous perdons contre l’Italie 232 à 233.

Cette défaite nous a fichu un coup sur le moral, l’envie de réussite était énorme, les attitudes respectives étaient formidables et s’arrêter si brusquement nous flanquait le blues. Alors, nous sommes allés tirer tous ensemble sur le terrain d’entraînement annexe histoire de passer à autre chose et nous assurer que ce n’était qu’une anomalie de parcours. Nous avons chacun de nous notre histoire. Le temps, l’expérience, la persévérance et la patience sont déjà nos atouts pour la réussite future.

Voilà donc le parcours colombien… 

Ah non ? Ai-je oublié de parler de quelque chose ??? Le tir mixte peut-être … ? Bon d’accord !

Parcours parfait… Tandis que je tirais 712 terminant premier, ma coéquipière Sophie allumait la mèche du canon avec 701 points, classée première elle aussi. Elle inscrit son nom sur la tablette du record d’Europe avec cette perf qu’elle titillait déjà avant de partir (deux 698 et un 699 en compétition française dans la quinzaine entre Shanghai et Medellin…).

Sûr que nous voulions ramener une nouvelle médaille après le bronze de Shanghai où le parcours était un quasi sans faute sur le plan de la performance (156-156-156-153). A Medellin, les difficultés se montraient plus tenaces encore.

Sophie et moi nous disions en commençant que nous avions quelques points de répit pour le premier match, et qu’il n’était pas indispensable de se mettre dans le rouge ni d’un côté ni de l’autre pour l’entame. C’est donc progressivement que nous avons géré notre parcours, pour terminer avec fluidité et précision en demie.

Thumbnail imageEn huitième, 153 à 148 sur 160 contre la Trinidé et Tobago, puis 157 à 155 en quart contre le Puerto-Rico, les scores étaient serrés contre des équipes que nous n’avons pas l’habitude de voir en coupe du Monde. Cela ne veut pas dire qu’ils tirent moins bien, et ils l’ont parfaitement prouvé par leur bons scores. En demie finale, la double championne du Monde Albina Loginova et le solide Alexander Dambaev de Russie nous opposaient et tiraient 155. Avec un nouveau 157 au compteur, nous remportions notre place en finale contre les hollandais, eux-aussi à 157.

 

La finale.

Tirée en deux averses assez spectaculaires, l’humidité était très présente et mêlée avec la température tropicale… Nous n’avions pas froid ! Le terrain de finale n’était pas au même endroit que la précédente édition colombienne où le vent s’engouffrait aisément entre deux buildings, mais dans un parc floral superbe. L’équipe technique de la World Archery aura réalisé une nouvelle fois des prouesses pour nous offrir un écrin de toute beauté dans ce cadre sud-américain.

L’entraînement se tenait à environ 400 mètres de la finale, le programme de la compétition exigeait l’anticipation pour faire entrer les archers dès que le match précédent était terminé. Nous étions appelés une trentaine de minutes avant la première flèche du match. 

Je tirais l’échauffement avec des sensations de furieux, c’était géant, des 10 groupés d’un tir précis et énergique malgré un léger vent de travers. J’ai pris mon pied… Seulement voilà, une demie heure et une averse plus tard, le grip avait légèrement changé avec cette humidité, et en finale, il y a tout de même un peu de pression à négocier !

Thumbnail imageCe terrain était situé sur une pente légère, le pas de tir était à plat et les cibles en contrebas, demandaient une surélévation d’un bon mètre. L’orientation du terrain n’était pas la même que celui d’entraînement, ces éléments provoquaient une observation particulière des premières flèches tirées par les équipes précédentes. Le réglage viseur était ainsi validé pour être haut / gauche à l’échauffement.

Cette attente, même si la victoire efface de nature les points négatifs qui se sont produit, a compliqué l’entrée en matière et elle aura bien failli nous mettre dans de beaux draps : changement  brusque de climat et de température, attente longue, terrain inconnu, corps refroidi… Les données changent ainsi rapidement pour produire un tir précis, et arriver à se retrouver dans un tir mixte est excessivement difficile. Les scores sont très serrés, le timing l’est encore plus, le tir mixte est à mes yeux un exercice de style difficile où l’hésitation n’a pas sa place. Dorénavant, un élastique de chauffe restera dans le sac qui nous accompagne sur les finales, les sensations demeureront intactes dans ce cas.

Thumbnail imageEt nous voilà partis dans l’arène d’or, ou d’argent, et nous ne savions plus trop la couleur adoptée durant le match, puisque nous les avions toutes passées en revue ! Si Sophie pensait à la protection de son scope sous la pluie, je pensais à ce que mon décocheur ne me pète pas à la tronche : il pleuvait, un peu, et suffisamment pour mettre le boxon. Nous commençons avec un 10 chacun, était-il bien tiré ? Lucide ? Précis ? Bien scopé ? Bien aligné ? pour confirmer le bon réglage viseur ? Euuuuuhhhh j’vais en tirer une autre chef ! La deuxième flèche est 9 haut / droite et je règle le viseur en fonction, de quoi être sûr de moi sur la prochaine flèche. Et cette suivante m’aura bien emm… , car elle était destinée à la croix, magnifique, superbe, et elle se collait tranquillement, d’un air narquois, dans le 9 à droite… AHHHHHH mais c’est finit oui ???

Ensuite, c’était le jeu du “où je vise” dans la tête, toutefois, l’affaire se réglait avec de l’huile de coude, le corps chauffant petit à petit à nouveau. Et voilà, le corps était de nouveau chaud, et donc mon latéral passait de droite à gauche, au réglage initial… Grrr ! Hey marin, tu as fini de mettre des coups de barre ???

Le truc, c’est que des points sont partis de notre côté et pas trop de l’autre, nos adversaires ne sont pas des manchots, et ils tirent très bien. C’était pas gagné l’affaire, le scoreur affichait 133 à 117, l’acceptation de goûter à l’argent se pointait alors qu’il nous restait deux cartouches, et quatre du côté hollandais, autant que de points d’avance ! Et là… BOUM, un 8 arrive d’Inge Van Caspel, suivi du premier 9 de Mike Schloesser : le score n’est donc pas de 133 à 137 comme je pouvais l’envisager, mais de 133 à … 134 ! Il reste deux flèches, une chacun, Sophie transpirait la rage de la coller dedans celle-là, le coach qui annonçait “ça va tranquille, on construit”… Autrement dit, “rien à fiche de comment tu la tires, mais colles-là dedans celle-là” !!! Sophie gagne sa flèche au dix, et j’entre sur le pas de tir avec ces fameuses dernières flèches ratées qui ne prennent le pas sur la conscience… Pas cette fois, plus maintenant, cette flèche sera X ou elle sera hors temps… et elle fût parfaite, démons maîtrisés et au placard.

Thumbnail imageRegard vers la Hollande, le deuxième 9 d’Inge nous offre le barrage, Sophie et moi n’avions pas quitté nos arcs des mains, Sophie était dans les starting-blocks et j’écrasais mon grip d’arc tellement je le serrais fort, en attendant cette dernière flèche de Mike … ET BADABOUM ! 9 !!! OH P… DE M… C’EST TROP BON !!! L’intensité était immense, probablement la plus haute que j’ai connu de mes finales, et partagé entre la joie de faire un parcours sans faute, premiers des qualifs ensemble avec des scores de furieux, d’être sortis au premier tour en individuel d’un seul point malgré d’excellents scores (Sophie 146/147 et moi 148/149), et finalement de réussir à remporter l’or sur le dernier souffle d’un match qui s’annonçait compliqué, c’est magnifique : “Rien n’est jamais gagné, ou perdu d’avance”.

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Du côté de mon adversaire , puis du côté de celui de Sophie,  parti chez les autres avant de revenir à la maison; et il est bien dans cette maison ce petit point, il a tout son confort et il est choyé ici. Nous allons prendre soin de lui et l’envie de rester ne le quittera plus, jusqu’à ce qu’il fasse d’autres petits points qui deviendront grands et forts.

Que le rêve nourrisse votre ambition…

A bientôt, et merci.

 

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